Jean Tigana : "Il faudrait plus de femmes en politique"

Ses interventions médiatiques se comptent sur les doigts d’une main. Il est pourtant le premier footballeur marseillais, avant Éric Cantona ou Zinédine Zidane, à avoir marqué autant son sport. D’une discrétion absolue, Jean Tigana a toutefois accepté d’accorder un entretien à Accents de Provence dans lequel il évoque sa vie de viticulteur et d’entrepreneur, sa carrière de grand joueur et d’entraîneur, mais aussi sa vision de la politique, avec une fraîcheur et une joie de vivre qui sont sa marque de fabrique.

 

INTERVIEW EXCLUSIVE

Vous vous faites très rare dans les médias. Pour quelles raisons ?

Jean Tigana : Je n’ai jamais communiqué et je n’ai jamais profité de ma notoriété pour mon business. Je ne fais jamais d’interview. Même pendant le championnat d’Europe l’été dernier, pour la demi-finale France-Allemagne à Marseille, qui me rappelle beaucoup de souvenirs, TF1 voulait que je sois en direct sur le plateau. J’ai répondu que j’avais beaucoup de travail, que je ne savais pas à quelle heure j’allais arriver... La responsable de la chaîne m’a dit qu’il y aurait 20 millions de téléspectateurs. J’ai dit : et alors ? Je suis discret, on ne me voit jamais à la télé, je fais mon truc dans mon coin. C’est un tort. Les gens pensent toujours que j’ai encore la propriété à Bordeaux...

Vous pourriez pourtant capitaliser sur votre image, vous faites partie des anciens internationaux qui ont très bien réussi leur reconversion...

J. T. : Je fête mes 30 ans d’activité dans la viticulture. J’ai commencé en 1987 à Bordeaux, à Listrac, dans le Médoc, c’était le château Pierre-Bibian, j’ai rajouté Tigana derrière... Mais en 1997, j’ai racheté le domaine de la Dona ici à Cassis et quand je suis devenu entraîneur à Monaco, ça faisait beaucoup. J’ai revendu la propriété de Bordeaux, parce que je savais que j’allais finir mes jours à Cassis. Je venais à vélomoteur quand j’étais jeune, j’y ai aussi joué au foot, lorsque j’étais facteur à Marseille. En fait, j’ai toujours été amoureux de Cassis, depuis tout gosse.

Comment est arrivé l’amour de la vigne ?

J. T. : Au départ c’est un investissement. Après, c’est devenu une passion. Parce qu’il n’y a pas de rentabilité. Je fais beaucoup d’immobilier, ça n’a rien à voir. Mais c’est un plaisir. En fait, j’ai fonctionné à l’inverse de beaucoup de personnes. J’ai gagné plus d’argent à l’étranger. J’ai travaillé en Angleterre, en Turquie, en Chine et j’ai investi en France. D’habitude, les gens gagnent en France, puis s’en vont pour ne pas payer l’ISF et moi je fais tout l’inverse ! (rires) Ça me fait rire à chaque fois, mais c’est comme ça ! Je ne me verrais pas vivre en dehors du pays uniquement pour des raisons fiscales.

Vous avez également investi dans l’immobilier...

J. T. : Oui, j’ai construit des centres commerciaux, la zone commerciale du Pontet (Vaucluse). J’ai également été à l’origine de la zone commerciale de Sénas, mais on s’est désengagé, avec Auchan. J’ai encore trois locaux à construire en juin, on va voir pour la deuxième tranche.

Vous préférez vous concentrer sur vos activités ici à Cassis ?

J. T. : Oui, je suis en train de construire une nouvelle cave et on va proposer des séminaires dans la propriété. On en profitera pour vendre notre vin et les produits régionaux. C’est une nouvelle activité, un autre challenge, qui m’intéresse, c’est le contact avec les gens. Jusqu’à maintenant, la propriété n’était pas indiquée, on ne faisait pas de vente. À partir de septembre, on se lance. C’est mon dernier challenge. En fait, je n’ai pas l’impression de travailler. Même quand je vais livrer, je discute avec les amis. Et puis, on est au paradis ici. J’ai quand même été récompensé dans la vie.

Comment avez-vous adapté vos qualités à votre carrière ?

J. T. : J’ai fait de mes passions mon métier. Quand j’étais jeune, j’étais facteur, pendant quatre ans, je portais les lettres. Après sur le terrain, on me disait que j’étais le porteur d’eau, j’apportais toujours le ballon pour les autres. Ensuite, comme entraîneur, j’ai été le porteur de la bonne parole. J’ai été dans la transmission, avec Henry, Trezeguet, Giuly, tous les jeunes que j’ai sortis. Et maintenant, je livre du vin, je porte toujours quelque chose (rires) !

Quel meilleur souvenir gardez-vous de votre carrière de sportif ?

J. T. : J’ai tellement eu de chance en tant que footballeur ! J’en ai eu avec l’équipe de France, j’ai passé des moments incroyables, ou même à Bordeaux. À Marseille, j’ai aussi vécu des moments très forts, avec toute une génération, pour les deux dernières années de ma carrière, il y avait un groupe fantastique.

Quelles valeurs du sport de haut niveau utilisez-vous aujourd’hui ?

J. T. : La rigueur, le travail. J’étais un gros bosseur dans le football. Je disais toujours à mes joueurs : faites attention, votre corps, c’est votre fonds de commerce. Pour en tirer le maximum, il faut travailler. J’ai fini ma carrière à 36 ans et pendant les footings, j’étais toujours devant. Il n’y a pas de miracle. Si on veut durer, c’est ça. Le professionnalisme, je l’applique dans mes affaires. Je sais que ça permet d’avancer.

Comment analysez-vous le monde politique d’aujourd’hui ?

J. T. : Il faudrait que ça s’arrête tout ça, des deux côtés. Je trouve que c’est excessif. Je n’arrive pas à comprendre que des gens se déchirent dans un même parti. La politique, ce n’est pas mon truc, mais j’aime m’engager. J’ai été nommé l’année dernière président des anciens internationaux. Je m’investis pour aider et accompagner ceux qui n’ont pas bien réussi leur reconversion et il y en a. Cette démarche-là me plaît.

Quel type de personnalités politiques appréciez-vous ?

J. T. : Il y a des gens qui changent les villes. Je vois ce qu’a fait Juppé à Bordeaux, le travail est exceptionnel. C’est pareil pour Gérard Collomb à Lyon. Ce sont deux bords différents mais ils ont fait avancer beaucoup de choses, dans le positif.

Et ici, dans la région ?

J. T. : Il y a une nouvelle génération qui arrive. Martine Vassal, j’adore. Elle est très amie avec Danièle Milon, qui fait aussi un travail fantastique à Cassis. Elle se bat pour nous amener des nouveaux bateaux de croisière, contre les boues rouges. Je trouve que, sincèrement, il manque de femmes en politique. Elles bossent vraiment pour les autres. Et elles ne lâchent rien (rires) ! Quand elles sont déterminées, elles vont au bout, c’est ce qui me plaît.

Vous vous êtes brouillé avec Michel Platini lorsque vous avez postulé comme sélectionneur de l’équipe de France. Vous êtes vous réconciliés ?

J. T. : J’ai toujours gardé mes distances. Mais je pense qu’un jour, on se reverra. Maintenant, il comprend ce que c’est la vie. C’est dans les épreuves que l’on voit les gens solides autour de soi. Il faut passer par là pour mieux apprécier. C’est dur, mais j’ai connu ça lors de mon procès avec Al-Fayed. J’ai eu des trahisons de partout et finalement j’ai gagné tous mes procès. Et voilà, je suis là, toujours debout.

DE L'ASPTT A SHANGAI, EN PASSANT PAR MONACO

Né à Bamako il y a 61 ans, Jean Tigana est arrivé à Marseille avec sa famille à l’âge de trois ans. Il a débuté sa carrière à l’Asptt Marseille, avant de rejoindre les Caillols, puis Cassis. Il prend son envol professionnel à 20 ans au Sporting Toulon, puis se révèle comme le meilleur milieu défensif français à l’Olympique lyonnais et aux Girondins de Bordeaux, où il réalise des merveilles durant huit ans (1981-1988). Il nit sa carrière à l’OM en 1991, après deux ans et deux titres de champion. Son palmarès en équipe de France est aussi exceptionnel (deux demi- nales de Coupe du monde en 1982 et 1986 et champion d’Europe en 1984). Il entame ensuite une carrière d’entraîneur tout aussi réussie avec des résultats remarqués à Lyon, puis à Monaco (1995-1999), où il remporte le titre de champion en 1997. Il se dirige ensuite vers l’Angleterre, à Fulham, qu’il guide vers la Premier League, puis enchaîne avec Besiktas (Turquie) et achève son parcours à Shanghai, lors de la saison 2011-2012.