L'archipel du Frioul

L'archipel du Frioul

Voyage sur Pomègues la blanche

Goûter les îles et l'air du large... Comprendre une végétation petite mais précieuse... Sortir du présent pour l'intemporel, l'ailleurs toute... La traversée est courte, la balade immense...

Au bout d'une drôle de croisière, ce tableau saisissant, cette scène sans âge, sans époque, miroir cabossé déformant le terrible, l'écumant face à face avec la grande cité marseillaise : un bric à brac d'immeubles hiératiques, aux façades meurtries par les assauts salins mais résistant à l'isolement, ou plutôt accommodés au fracas de la mer, loin du tracassant brouhaha urbain. Au bas, quelques établissements accueillants ; restos pour l'essentiel et aussi deux bistros forts sympathiques, l'un sur le quai, l'autre au-dessus, après le temple qui domine ce hameau maritime.

Autour ? Des élévations tourmentées, collines irradiées de lumière et battues par les vents. Partout, une végétation aussi rase que précieuse.

Autour, c'est à dire devant-derrière les constructions, de part et d'autre d'une solide digue dont le patient déploiement aura célébré l'union de deux îles autrefois séparées par un bras de mer : Pomègues et Ratonneau.

C'est sur cette dernière que l'on vient de débarquer, au bout d'une panne émergeant d'un dédale flottant sans cesse en développement, pour le grand bonheur de plaisanciers baroudeurs qui postent là des embarcations de toutes sortes, souvent d'une attachante originalité, d'une belle finesse, d'une grande classe.

De surprise en surprise...

Ecrasante masse liquide, la mer bleu nuit enserre le minuscule archipel mâtiné de gros rochers surgis des fonds par-ci par-là. Inhabituel tableau, rauque murmure de Méditerranée... Les deux îles semblent s'écarter comme des bras protecteurs. Maigres mais précieux refuges... Il est vraiment temps de s'en aller voyager dans le temps pour arpenter Pomègues et cingler vers le sud, à l'extrême pointe de l'île et de l'archipel.

Comment ?

C'est à main gauche qu'il faut laisser aller ses pas. Longer les immeubles et leurs lieux conviviaux...

Louvoyer encore à gauche et franchir le quai sous la digue, jusqu'à la voie qui monte et paraît s'enfoncer dans la roche irradiée de lumière...

Il y a là un défilé miniature. C'est l'intrigant début d'un voyage qui va s'échelonnant, de surprise en surprise, jusqu'à la brutale découverte du grand large, avec le phare de Planier en point de mire.

Apprendre le fenouil de mer...

Le chemin s'étire... A droite, à l'ouest toute, il y a du nouveau. La côte est ciselée par les milliards et les milliards d'assauts que mènent à bien des crêtes de vagues cisaillantes au possible. Et le dessin se fait au gré des vents et des courants.

L'eau douce qui vient de rares pluies parachève l'immense sculpture. Au fond, vers l'immensité, sur l'horizon blanc-bleu, apparaît en contrepoint une drôle de forteresse. Au-delà se dessinent les derniers secrets de l'île, maisons désertes éparses que l'on va découvrir tout à l'heure.

Sur le chemin ont été posées de belles plaques émaillées qui célèbrent les vrais habitants de l'archipel.

Elles disent les particularismes, les secrets, les merveilles. Ici, voilà le goéland leucophée, le célèbre gabian cher aux Marseillais qui tiennent ce mot pour certains de leurs ancêtres immigrés italiens. Il vient tout droit du nom transalpin de la mouette : la gabiana.

Plus loin, on trouvera l'explication de la particulière dissolution de la roche favorisant la formation de cristaux appelés calcites. Et au-delà sur la route du grand sud, on apprendra le fenouil de mer et bien d'autres choses encore qui éclairent sur la diversité d'une petite mais précieuse végétation à ras le sol, souvent nourrie d'air salin.

Nulle part, étourdis, chamboulés...

Les îles du Frioul forment un ensemble rocheux exceptionnel. Aux abords, les fonds sont d'une rare beauté. Il y a de la place pour tout le monde et les plaisanciers savent apprécier cette découpe à l'infini. Mais là, nous marchons entre mer et collines pelées, après avoir laissé en arrière le fortin et les deux chemins qui mènent vers une belle anse dans laquelle s'est installée une ferme piscicole. Voilà que le chemin se rétrécit. Au-dessus, à main droite, il y a le sémaphore, pièce importante d'un réseau de repères maritimes mis en place sous Napoléon III.

En face, à droite encore, à tribord serait-on tenté de dire tant l'île ressemble à un immense vaisseau calcaire, l'île soeur de Ratonneau est déjà dépassée. Orgueilleuse, enfin seule, Pomègues peut enfin s'enfuir plus au sud.

En quelques tendres méandres, on y parvient en deux temps. En pénétrant tout d'abord dans l'univers indescriptible de la batterie dite de Caveaux. C'est un village, un vrai, une petite garnison abandonnée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. On y arrive dans un silence étouffant, à peine brisé par les cris des oiseaux.

On se demande toujours où l'on est, dans quelle époque, dans quel monde...

Sous la batterie, avant la porte d'entrée bien placée dans un mur d'enceinte, un autre chemin s'effiloche à main gauche. Il franchit un mini col, un autre petit défilé et arrive à la proue de Pomègues, dans le grand silence de la mer, là où les distances ne sont plus évaluables et les interrogations inévitables.

Paul Teisseire

PRATIQUE - Comment Y aller ?

On embarque pour le Frioul depuis un ponton devant la mairie de Marseille, sur le Vieux-Port, et non loin, sous le fort Saint-Jean. Horaires disponibles en mairie de Marseille. Le prix de la traversée est de 10 euros par personne.